L’Intelligence comptable et financière : un nouveau territoire de l’intelligence économique

Aujourd’hui, nous vivons dans un monde propice au développement de l’intelligence économique. L’intelligence économique ne s’applique pas uniquement aux secteurs de la vie économique. Elle se décline dans les domaines humanitaires, culturels, sociaux, sportifs, juridiques ou encore comptable set financiers. L’intensification de la concurrence, la multiplication des crises, l’essor des NTIC et la dématérialisation de l’information et des échanges ont fait émerger chez les acteurs de la finance la nécessité de comprendre et d’anticiper les mutations qui affectent les marchés afin d’en assurer la compétitivité.

Néanmoins, le domaine économique et financier est très peu représenté dans les écrits sur les thématiques consacrées à l’intelligence économique dans la littérature française comme dans le reste du monde. En effet, dans la grande majorité des parutions traitant de la finance, le rôle de l’information financière est dans la plupart des cas évoqués. Mais, en dehors des publications dédiées exclusivement à celle-ci, aucun ouvrage majeur ne semble être consacré à l’intelligence économique. Dans les quelques articles mentionnant la thématique de l’intelligence économique, elle y est abordée via des pistes à explorer avec pour finalité la pérennité et/ou l’amélioration d’une situation économique donnée, à l’échelle des entreprises comme des nations. Ce constat est d’autant plus surprenant qu’il existe en Europe des places financières très développées où la nécessité de maitriser les rouages de « l’intelligence financière » semble capitale.

La « City » de Londres avait sans doute tout à gagner en misant sur cette stratégie. Elle représente l’une des plateformes financières les plus dynamiques en termes de concentration de banques d’investissement, de firmes de conseil en fusion/acquisition et du nombre de gérants de fonds enregistrés auprès de la FSA (Financial Services Authority). Elle s’est dotée de dispositifs permettant d’anticiper les mutations et de réguler l’industrie des services financiers.

Mais depuis quelque temps, on note en France une prise de conscience du caractère stratégique que revêt l’intelligence économique pour la profession des experts-comptables avec une implication du conseil supérieur en collaboration avec le service de coordination à l’intelligence économique des ministères économique et financier. Les acteurs de la finance ont développé de nouvelles stratégies de management à la fois offensives et défensives pour se protéger de l’espionnage industriel et sauvegarder leurs informations sensibles ainsi que leurs actifs stratégiques.

I. Les liens entre l’intelligence économique… et la comptabilité finance

La fracture entre l’intelligence économique et la finance est en fait moins importante qu’il n’y paraît. Une étude des contenus des matières enseignées au sein des programmes de finance permet de réaliser que celle-ci a développé de nombreuses méthodes de récolte, d’analyse des informations et de leur transformation en connaissances utiles pour la prise de décision. Les cours de comptabilité financière visent entre autres à développer des techniques de transformation de l’information comptable pour son analyse afin de servir de base à la valorisation des entreprises et de leurs projets. Les cours d’économie visent quant à eux à offrir une autre vision sur les dynamiques des entreprises (microéconomie) et des économies nationales (macro-économie) afin d’offrir un cadre cohérent à l’analyse d’une entreprise ou d’un projet. De même, les cours de valorisation d’actifs et les cours dédiés aux fusions et acquisitions couvrent non seulement l’analyse de la situation historique et présente un potentiel investissement, mais aussi ils englobent des techniques d’analyse prospective.

Ces démarches sont aussi adoptées dans le monde professionnel qui a personnalisé les approches académiques pour les rendre compatibles à leurs besoins et à leurs objectifs. Nous retrouvons des pistes similaires à celles poursuivies par la finance dans quelques ouvrages consacrés à l’Intelligence économique et stratégique. Citons par exemple Christopher Murphy qui, dans son livre « competitive Intelligence: Gathering, analyzing and putting it to work », consacre deux chapitres à l’analyse des comptes financiers (Murphy, 2005, p. chapitre 17 & 18).

II. De l’Intelligence Economique…à l’Intelligence Comptable et Financière 

L’intelligence économique, c’est-à-dire la recherche, l’analyse et le traitement de l’information en vue de son exploitation, est devenu un enjeu majeur de la compétitivité générale entre tous les acteurs. C’est un outil dont l’objectif premier est d’inciter l’innovation, le soutien à la compétitivité et le développement pérenne des entreprises. Dans un monde complexe, où les distances physiques sont réduites par les NTIC, aucune entité économique ne peut s’affranchir de l’obligation de la prendre en compte, quelle que soit sa taille, son statut, la nature de son activité ou sa situation géographique.

L’évolution permanente de la technologie rend chacun acteur de l’échange, de la protection et du renseignement du village planétaire. Dans un univers économique très compétitif, une seule défaillance peut avoir des conséquences incalculables. Un savoir-faire durement acquis peut basculer chez le concurrent, alors qu’une information obtenue opportunément peut offrir un gain dont les avantages se calculent en plusieurs années (innovation, débouchés, processus).

En France, certaines démarches de veille, telle la veille financière, ont bien appuyé la pertinence de certaines orientations : suivi de l’actualité financière et du mouvement des marchés pouvant affecter l’entreprise : marchés monétaires, matières premières, bourse, etc. D’autres pistes suggèrent d’appliquer l’analyse financière aux données comptables des entreprises concurrentes, aux fournisseurs voir aux comptes des clients.

Nous devons par ailleurs noter que le gouvernement français au travers de son portail Internet suggère une déclinaison de l’intelligence économique : l’Intelligence financière. « Elle a un rôle à jouer pour éclaircir les enjeux de ce secteur d’autant plus que l’information financière est stratégique » (HRIE, 2006). Les enjeux liés à l’information comptable et financière sont très importants, ce qui incite la plupart des places financières développées à s’accorder sur des règles de communication et de contrôle de ces informations. Depuis octobre 2009, le conseil supérieur de l’ordre des experts comptables a signé une convention de partenariat avec le ministère de l’Économie, de l’Industrie et de l’Emploi qui vise à mettre en œuvre une démarche d’intelligence économique afin de renforcer la compétitivité et la sécurité de nos entreprises.

L’intelligence économique peut prendre la forme d’un plan de comptes « intelligents » dans les domaines comptables et financiers. Ce plan de comptes « intelligents » permet d’identifier les points faibles d’une entreprise ainsi que les opportunités de développement, à travers un dispositif de veille de niveau de risques, d’alertes professionnelles et d’actions correctives (plan d’action-mission de conseil).

III. L’intelligence comptable et financière…élément indispensable pour la survie des entreprises TPE/PME

L’avènement de l’intelligence économique dans le monde de la comptabilité et de la finance lui procure un formidable outil d’accompagnement dont les experts-comptables ont su s’approprier les directives. Elle prend tout son sens dans les missions d’accompagnement des experts comptables. Cette ouverture de l’intelligence économique aux dimensions financières a permis aux experts comptables d’investir dans cette démarche, et grâce à cette approche, ils peaufinent mieux leur offre de conseil dans ce domaine. Sous l’impulsion d’Agnès BRICARD (membre élue au Conseil supérieur de l’Ordre des experts-comptables et Présidente du Comité secteur public et associations, en charge de l’intelligence économique), les experts-comptables se sont naturellement positionnés sur l’intelligence comptable et financière avec deux angles d’approches de la démarche. Ils se positionnent soit du côté du chef d’entreprise (fabriquant de richesses et créateur d’emplois), soit du côté des tiers (banquiers, organismes sociaux, finances publiques, salariés…). Selon l’approche de l’expert-comptable, les objectifs divergent :

 – Du point de vue du chef d’entreprise, leur objectif sera dans le cadre du volet défensif de l’intelligence économique de réduire l’incertitude liée aux risques auxquels les entreprises sont soumises. Pour ce faire, la démarche propose de créer à partir du plan de comptes un certain nombre « d’alertes professionnelles » et d’actions à entreprendre afin de sécuriser les entreprises. L’outil « d’alertes professionnelles » proposé par le conseil supérieur a permis aux experts comptables de porter un accompagnement novateur au chef d’entreprise.

 – Du point de vue des tiers, les experts-comptables devront identifier les facteurs de vulnérabilité qui ressortent des comptes annuels. Leur objectif sera dans le cadre du volet offensif, et il s’agira de saisir les opportunités de développement à partir d’une veille intelligente d’informations.

L’outil « Alertes Professionnelles »

Conçu entre le conseil supérieur de l’ordre des experts comptables, Groupama et sa filiale Gan Assurances, cet outil permet aux experts comptables de favoriser le développement pérenne des entreprises à travers une démarche d’anticipation. Ainsi, il permet aux professionnels de détecter méthodiquement les faiblesses d’une entreprise de même que les opportunités de développement qui se présentent à elle. A l’aide de cet outil, l’expert-comptable pourra ainsi proposer au dirigeant de TPE-PME des pistes d’actions, puis la mise en œuvre d’un plan d’actions dans le cadre d’une mission de conseil. Cet outil a été labellisé à l’unanimité par le jury du pôle de compétitivité mondial Finance Innovation le 9 juin 2011. Cette labellisation a apporté une reconnaissance supplémentaire à la profession et contribue au rayonnement de la marque Expert-Comptable.

 Traditionnellement, l’expert-comptable était amené à mettre en place une démarche de vente, mais aujourd’hui avec l’envoi « d’alertes professionnelles », les chefs d’entreprises sont conduits progressivement à être « acheteurs » de conseil auprès de leur expert-comptable. Le plan de comptes qui s’applique à toutes les entreprises pour enregistrer les opérations comptables n’est plus considéré comme un outil statique, mais comme un outil de veille intelligent, un outil d’alerte, de pilotage, autrement dit comme un outil décisionnel.

Les indicateurs et grilles de lecture

Après la création de cet outil qui a pour objectif de développer chez le chef d’entreprise une culture d’anticipation aussi bien en termes de prévention que de développement, le Conseil Supérieur a développé à partir du plan de comptes, des indicateurs et des grilles de lecture qui aident les experts-comptables à mieux tirer parti des informations économiques, comptables et financières de leurs clients, entreprises.

Les pistes d’actions proposées par l’expert-comptable au chef d’entreprise, à partir des alertes professionnelles : une mission de conseil pour laquelle le client devient acheteur.

L’expert-comptable procède à la validation du niveau d’alertes dès lors que les risques et les opportunités identifiés dans le plan de comptes déclenchent une ou plusieurs alertes. Une fois effectuée cette validation, ce dernier élabore des préconisations sous forme de pistes d’actions, en s’appuyant notamment sur celles qui sont proposées par l’outil. Il adresse enfin par mail les niveaux d’alertes ainsi que les pistes d’actions retenues à son client afin qu’il puisse les valider. Grâce à cette démarche, le client va avoir un rôle proactif à travers un travail de sélection, ce qui le place de fait en position d’acheteur vis-à-vis de l’expert-comptable. C’est alors à ce moment que l’expert-comptable va pouvoir accompagner son client dans le cadre d’une mission de conseil, afin de mettre en place le plan d’actions que ce dernier aura retenu. Cet outil d’aide à la décision est également un outil d’aide à la vente de missions de conseil pour les confrères.

L’Autodiagnostic Intelligence Economique

L’autodiagnostic permet au dirigeant de TPE-PME, client ou prospect de l’expert-comptable, de voir comment se situe son entreprise en matière :

  • De veille relative à son environnement concurrentiel, économique, juridique…
  • D’actions externes de communication et de lobbying visant à accroître son influence et sa compétitivité ;
  • De valorisation de son patrimoine immatériel.

Il permet à l’expert-comptable de susciter auprès de ses clients et prospects une mission de conseil innovante et au cœur des enjeux stratégiques des TPE-PME.

Le modèle d’autodiagnostic intelligence mis en place par les ministères économique et financier à Bercy (Service de coordination à l’intelligence Economique) et le Conseil Supérieur de l’Ordre des experts comptables pour les entreprises est disponible en ligne.

Conclusion

L’Intelligence comptable et financière consiste, pour une entreprise, à recourir au plan de comptes pour identifier ses failles à travers un dispositif de veille, à couvrir ses risques à travers un dispositif de sécurisation et à faire preuve d’innovation et d’initiative dans son secteur. La dimension défensive peut être exprimée à travers une grille d’analyse du plan comptable destinée à protéger une entreprise en cas de vulnérabilité. La dimension offensive peut quant à elle être analysée comme étant la capacité à mettre en place des actions concrètes à partir de l’élaboration d’une série d’indicateurs au niveau du plan comptable de l’entreprise ; la pertinence de ces indicateurs étant mesurée par leur capacité à appréhender l’ensemble des risques prévisibles et opportunités qui peuvent s’offrir à l’entreprise.

L’intérêt que suscite aujourd’hui la question de l’intelligence économique pour le secteur de la finance comptabilité peut s’expliquer par la nécessité qu’ont les entreprises à développer des techniques de transformation de l’information comptable pour son analyse afin de s’en servir comme base de valorisation de leurs projets. Les entreprises sont principalement jugées au travers de leurs résultats financiers. Pouvoir lire et interpréter les résultats de ces derniers est une exigence pour tout bon analyste. Appréhender une entreprise au travers de ses comptes financiers peut initialement paraître comme une démarche limitée, mais ces résultats financiers cristallisent l’ensemble des activités sous-jacentes des entreprises et permettent d’en souligner forces et faiblesses. L’intelligence comptable et financière devient de plus en plus indispensable pour la survie des entreprises.

Par Khady Diagne, promotion 2017-2018 du M2 IESCI

Admin M2 IESC