La coopétition sur le marché de la défense

Le marché de la défense, le commerce des armes et les équipements militaires, a un impact significatif sur l’économie mondiale et les relations internationales. Les pays qui ont leur propre complexe militaro-industriel l’utilisent pour créer des armes et du matériel militaire non seulement pour leurs propres besoins, mais aussi pour les vendre à d’autres pays. Le développement rapide des technologies numériques a influencé tous les domaines de l’activité économique, y compris le développement du marché de la défense. Les nouvelles technologies d’information et de communication sont devenues le principal moteur de l’économie mondiale, contribuant à sa mondialisation. L’innovation favorise de nouveaux systèmes de production, qui à leur tour donnent lieu à de nouvelles stratégies de développement commercial.

Ainsi, la division cognitive du travail contribue au développement de la compétition informationnelle et à l’émergence de nouvelles formes de coopération dans le domaine des armes et de la défense. Le marché se caractérise par la réglementation stricte de l’État et son contrôle direct sur le financement de nouveaux projets; les consommateurs du secteur de la défense sont d’autres États. La production stricte est réalisée secrètement. Néanmoins, l’exportation d’armes est une activité assez lucrative.

Quel est l’impact de la mondialisation sur les stratégies du complexe de défense ? Une coopération internationale est-elle possible dans la production d’armes ? Quelles méthodes d’intelligence économique peuvent être appliquées dans le domaine de la défense ?

Dans cet article, nous examinerons les stratégies de coopétition et de compétitivité informationnelle en prenant l’exemple de la première alliance transatlantique de la défense. Cette collaboration a eu lieu en 2005 entre l’European Aeronautic Defence and Space company (EADS) et le conglomérat américain Northrop Grumman.

La fusion des Américains Boeing et McDonnell Douglas en 1997 encourage les Européens à entrer dans la voie des restructurations dans le domaine de la défense. En conséquence, l’European Aeronautic Defence and Space company (EADS) a été créée le 10 juillet 2000 par la fusion de l’allemand Daimler Chrysler Aerospace AG, du français Aérospatiale Matra et de l’espagnol CASA. Il résulte d’une concentration de la quasi-totalité des constructeurs français, allemands et espagnols. Mais le véritable objectif de cette alliance n’est pas seulement d’augmenter la compétitivité et la confrontation avec les fabricants américains, mais aussi l’opportunité de coopérer avec les fabricants américains dans le domaine de la défense et d’entrer sur le marché des États-Unis d’Amérique. Cette fusion a permis de signer un protocole d’accord entre Dasa, filiale aéronautique de Daimler Chrysler, et le constructeur américain Northrop Grumman. Le but de ce protocole était d’explorer des pistes d’alliance dans plusieurs secteurs clefs de l’électronique de défense : dans les systèmes de surveillance au sol, les radars d’avions et de navires, et les drones (avions sans pilote) de surveillance à haute altitude.

Ce type de coopération est un excellent exemple de stratégie d’intelligence économique – la coopétition. L’interdépendance économique renforcée par la mondialisation amène donc à une réévaluation des modalités relationnelles. La coopétition implique l’absence de frontières claires entre amis et ennemis, soulignant l’intersection de la compétition et de la collaboration entre les entreprises. Ainsi, des entreprises, fabricants d’armes de puissances mondiales comme l’Amérique et l’Europe, s’unissent aux fins d’activités de recherche conjointe ou de participation à des appels d’offres mondiaux. Mais en conservant l’idée qu’ils restent des concurrents.

L’interaction entre EADS et Northrop Grumman a contribué à la réalisation des objectifs stratégiques de chacune des entreprises. Pour Northrop Grumman la stratégie est de devenir un grand fournisseur en électronique de défense et dans le domaine des technologies de l’information.. Pour EADS, il s’agissait d’entrer sur le marché américain.

En continuation cette collaboration, le groupe de défense européen EADS et l’américain Northrop Grumman s’unissent pour participer à l’appel d’offres concernant le renouvellement des avions ravitailleurs de l’US Air force en 2005. La participation à l’appel d’offres d’un constructeur européen n’est devenue possible qu’avec un partenaire américain. Cependant, une alliance de défense transatlantique pourrait menacer la sécurité nationale américaine et concurrencer le constructeur local Boeing. Ainsi, la coopération entre EADS et Northrop Grumman et leur participation à l’appel d’offres dépendra de facteurs externes, comme l’autorisation des autorités américaines, dont les règles sont très strictes en matière d’exportation. Le lobbying devient une stratégie nécessaire pour atteindre les objectifs de l’alliance.

Le lobbying désigne l’ensemble des actions destinées à informer, convaincre, faire adhérer un pouvoir décisionnaire à une cause ou une idée ; c’est l’un des concepts de base de l’intelligence économique. Le monitoring, la veille juridique et concurrentielle, l’anticipation des activités législatives, la création des réseaux d’influence ou de coalition font partie de la méthodologie de lobbying et d’intelligence économique. EADS a commencé à utiliser ces méthodes en 2000, prévoyant que les règles gouvernementales en matière de coopération internationale dans la défense allaient s’assouplir. Ainsi, pour participer à l’appel d’offres pour la fourniture des ravitailleurs – portant sur 179 appareils, pour un montant estimé à 35 milliards de dollars (25,4 milliards d’euros) en 2006, EADS a satisfait aux exigences du gouvernement américain – avoir un partenaire américain et un site de fabrication aux Etats-Unis. De ce fait, en 2008, l’armée de l’air des États-Unis a annoncé la victoire d’EADS dans l’appel d’offres. Mais la même année, le contrat a été annulé par la Cour des comptes américaine (l’agence GAO), saisie par Boeing au motif que l’attribution des contrats avait été entachée d’erreurs. Cela a été suivi par une nouvelle annonce de concours et l’attribution finale du contrat Boeing en 2011.

Malgré le fait que la confrontation de 10 ans se soit terminée par la victoire du constructeur américain, ce cas est un exemple de la transformation du marché de la défense et de l’application des méthodes d’intelligence économique en action. Grâce à l’application de méthodes d’intelligence économique, EADS et Northrop Grumman alliance ont atteint un haut niveau de compétitivité de l’information. La compétitivité informationnelle est fondée sur la maîtrise des information et des connaissances en utilisant trois outils absents de la compétitivité hors prix : la protection de patrimoine immatériel, les réseaux, l’influence et le lobbying. La coopération entre EADS et Northrop Grumman s’est développée dans d’autres projets, par exemple avec la création du complexe aérien sans pilote Euro Hawk en 2010 ou la coopération et de recherche avec Airbus (EADS) sur le programme Wing of Tomorrow pour de futures opportunités de production à haut débit.

Les résultats globaux des activités conjointes ont été des nombreux projets communs et le développement de renseignements de haute qualité, de capacités de surveillance complètes et la capacité de transformer rapidement et facilement les données en informations et de les diffuser aux forces militaires, aux agences nationales et à d’autres partenaires internationaux.

Par Alissa Zhukova, promotion 2020-2021 du M2 IESCI

Bibliographie

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2) Christian Harbulot « Manuel d’intelligence économique » , 2015
3) David W. Versailles , Valerie Merindol « Étude prospective et stratégique commanditée par le Ministère de la Défense « LA DUALITÉ DANS LES ENTREPRISES DE DÉFENSE » , 2014
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5) Sénat (Un site au service citoyens) https://www.senat.fr/questions/base/2011/qSEQ110317612.html
6) Guy Dutheil pour Le Monde « EADS, une entreprise un peu plus “normale” », 2013 https://www.lemonde.fr/economie/article/2013/03/27/eads-une-entreprise-un-peu-plus-normale_3148635_3234.html
7) Dominique Gallois pour Le Monde « EADS s’associe à Northrop Grumman pour pénétrer le marché américain » , 2005 https://www.lemonde.fr/economie/article/2005/09/08/eads-s-associe-a-northrop-grumman-pour-penetrer-le-marche-americain_686999_3234.html?fbclid=IwAR3SgISRnbV9kNUJaWus-uzRdaszv8zWUDK8hSlV92aXuvrHZwKgkBKe87A
8) Jean-Pierre Neu pour Les Echos « EADS et Northrop Grumman ouvrent le bal des alliances transatlantiques dans la défense » , 2000 https://www.lesechos.fr/2000/04/eads-et-northrop-grumman-ouvrent-le-bal-des-alliances-transatlantiques-dans-la-defense-742779?fbclid=IwAR2aBr5Jc8-SHnNcS9cfulC431fgRLlS9pYNoBRyOUeD5Dz0c7QdJWWsSQc
9) Samuel B. H. Faure « La coopération internationale dans le secteur de l’armement. Apports et critiques de la littérature à la lumière du cas français », 2015

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