Comment la finance offshore favorise la prochaine crise financière

Il y a de cela dix années, une crise financière se déclenchait aux États-Unis et marquera de ses empreintes l’histoire du monde et celui de la finance internationale en particulier. C’est la crise des Subprimes ou de l’immobilier, entraînant avec elle la faillite de nombreuses grandes banques comme la banque Lehman Brothers. S’en sont suivi de nombreuses actions dans le but d’une meilleure réglementation de la finance à l’exemple des accords de Bâle III. Dix années plus tard, alors que les séquelles de la précédente restent encore présentes, le vent d’une nouvelle crise caresse le monde de la finance avec de nombreux systèmes bancaires affaiblis comme celui de l’Italie[1]. Cette finance internationale laisse observer une finance offshore de plus en plus imposante et caractérisée par une circulation rapide d’énormes capitaux à travers le monde facilitée par les paradis fiscaux et judiciaires.

I. Définitions

Une crise financière[2] est un phénomène économique matérialisé par un dysfonctionnement des marchés de capitaux dû principalement à des prises de risques mal maîtrisées, à la dégradation de la solvabilité de certains emprunteurs publics ou privés et/ou aux comportements spéculatifs de certains opérateurs.

La finance offshore[3] traduit les placements de capitaux à l’étranger, en général dans un paradis fiscal, pour optimiser ses ressources financières.

 Il est important de savoir que le terme « Crise financière » n’est qu’un concept qui abrite un ensemble de dysfonctionnement des marchés de capitaux ou de crise. Ainsi, sous le jargon « crise financière », on retrouve :

  • La crise boursière
  • La crise de la dette publique
  • La crise bancaire
  • La crise de change
  • La crise qui affecte un marché à terme

La crise boursière[4] est une crise qui touche l’ensemble des valeurs boursières. Son facteur de déclenchement est souvent la perte de confiance de la part des investisseurs.

La dette publique est une dette émise par un émetteur souverain, c’est-à-dire en général un État. Une dette souveraine peut être formée de titres d’emprunts émis par le trésor public d’un pays, de crédits bancaires ou d’institutions d’État, de prêts d’autres États ou d’institutions supranationales. La crise de la dette survient donc lorsque les États deviennent incapables d’assumer les échéances et que les charges des intérêts qui résultent de ces dettes pèsent énormément sur leur économie[5].

La crise bancaire[6] est définie comme une situation dans laquelle : « La totalité ou la majorité du capital bancaire est érodée ». C’est-à-dire que les banques font face à différentes pertes, accumulation de crédits non performants et de créances douteuses, ainsi que des pertes en capital qui réduisent leurs différents ratios prudentiels.

Le marché des changes est un marché sur lequel se retrouvent tous les acteurs qui souhaitent échanger une devise contre une autre devise, par exemple l’euro contre le dollar. Lorsqu’une devise perd beaucoup de valeur, au moins 30 % de moins que le dollar, on dit que le pays connaît une crise de change[7].

La crise dans les marchés à terme se caractérise par l’arrêt de circulation des matières, elles se déclarent lorsque ceux qui ont à vendre ne trouvent plus d’acheteurs et ceux qui voudraient acheter ne le peuvent pas.

II. Les facteurs de crises financières

Les différents types de crises financières étant spécifiés plus haut, on constate avec un peu plus de recul que ces dernières présentes des causes communes. Ainsi, toute crise financière peut résulter d’une situation de mauvaise gestion en face d’un risque de marché, d’un risque de crédit ou d’un risque de liquidité.

Le risque de marché[8] est le risque de perte liée à l’évolution de la valeur de marché d’un portefeuille d’instruments financiers. Le risque de marché a deux composantes qui doivent exister toutes les deux pour qu’il y ait effectivement un risque :

  • Une exposition : qui renvoie à la détention d’un portefeuille d’instruments financiers
  • Une incertitude : dans le cas du risque de marché, l’incertitude réside dans l’évolution future de la valeur de marché des instruments détenus. En cas d’évolution défavorable du marché, l’investisseur est exposé à réaliser une perte au lieu du bénéfice escompté.

Le risque de crédit[9] résulte de l’incertitude quant à la possibilité ou la volonté des contreparties ou des clients de remplir leurs obligations. Tout simplement, il existe donc un risque pour la banque dès lors qu’elle se met en situation d’attendre une entrée de fonds de la part d’un client ou d’une contrepartie de marché. Un exemple de risque de crédit s’observe avec la crise des subprimes où les banques entendaient un retour d’importantes contreparties de la part de leurs clients ayant contracté des prêts énormes pour l’immobilier.

Le risque de liquidité quant à lui renvoie à une insuffisance de liquidité disponible pour faire face aux créances. Dans une pareille situation, une entreprise est susceptible de faire faillite. Le risque de liquidité correspond également au risque de ne pouvoir vendre un produit à un prix avantageux. En effet, certains titres sont, par nature, moins liquides que d’autres et comportent un risque élevé. Les banques sont aussi confrontées à ce phénomène lorsque les épargnants retirent plus d’argent qu’il n’y a de dépôts. Cela les fragilise et elles peuvent éprouver des difficultés à rembourser leurs clients, notamment si elles utilisent les dépôts à court terme pour financer les prêts à long terme. Sur le marché, le risque de liquidité peut rendre difficiles les transactions sans qu’il n’y ait un impact sur les prix.

III. Caractéristiques des paradis fiscaux

Comme mentionné plus haut, le monde de la finance est caractérisé par une montée en puissance de la finance offshore à travers les paradis fiscaux et judiciaires. Ainsi, la finance offshore qui est pour la plupart du temps assimilée au transfert des capitaux d’un point géographique vers des paradis fiscaux, il serait alors important de spécifier le périmètre d’application du terme « paradis fiscal » à un territoire avant de se jeter dans toute analyse.

Pour prétendre au statut de paradis fiscal et judiciaire, un territoire doit pouvoir :

  • Garantir le secret sur les transactions effectuées en mettant des obstacles aux échanges d’informations avec toute entité extérieure (secret bancaire).
  • Offrir une fiscalité faible au non-résident, ce qui peut permettre d’appliquer une fiscalité à taux plein pour les résidents.
  • Se caractériser par une hypertrophie de l’industrie financière par rapport à l’économie réelle sur le territoire.
  • Un cadre politiquement stable permettant une mainmise sur les institutions garantissant l’absence d’opposition aux règles, c’est-à-dire favorisant la corruption.
  • Garantir l’anonymat des propriétaires des structures non résidentes établies (secret judiciaire).

IV. Analyse

La finance offshore est sans doute en train de jouer un rôle important dans la survenance de la prochaine crise financière. Elle contribue à la fuite d’énormes masses de capitaux vers les paradis fiscaux, engendrant ainsi d’énormes manques à gagner pour les États. En effet, la finance offshore amenuise les recettes des États qui voient la charge de leur dette souveraine être de plus en plus insupportable. Par exemple, la France pays en austérité voie entre 60 et 80 milliard d’euro[10] par année s’échapper dans ces paradis fiscaux, soit 100 % du budget alloué pour l’éducation en 2017 et soit 200 % des charges résultantes de sa dette publique[11]. D’autre part ces pertes s’élèvent à environ 180 milliard[12]s de dollars dans les pays en développement, ce qui est un problème sérieux lorsqu’on connait la dette de ces pays vis-à-vis des banques et pays développés avec pour conséquence que l’on pourrait se retrouver face à une crise de liquidité à la longue si ce phénomène ne trouve pas de solution.

D’autre part, nous avançons l’argument selon lequel la finance offshore est à l’origine des spéculations que l’on observe au niveau des marchés financiers à l’exemple du marché américain où les indicateurs atteignent des proportions historiques. Ainsi, ces importantes sommes de liquidité issues des différents montages financiers que ce soit en ce qui concerne le blanchiment d’argent ou l’évasion fiscale, que nous considérons comme des gains supplémentaires pour leurs propriétaires, offrent une certaine aisance et facilité à être réinvestis dans un but spéculatif dans les marchés financiers, surtout qu’ils empruntent des canaux qui ne sont presque pas réglementés. Nous noterons que ce système de finance parallèle à la banque traditionnelle avait déjà été pointé du doigt lors de la crise de 2008. Ainsi, une étude menée en 2017 par l’organisme OXFAM avance qu’au courant de l’année 2015, 20 des plus grandes banques de l’Union européenne déclaraient 1 euro sur 4 de leurs bénéfices dans les paradis fiscaux, où elles n’emploient même pas parfois un salarié, soit un total de 25 milliards d’euros pour cette année-là[13]. Ceci pour traduire la masse de capitaux en jeu et l’importance du danger auquel les banques sont exposées.

Le « shadow banking » ou alors la finance de l’ombre ou finance parallèle connaît un essor fulgurant ces dernières années. Comme pour toute chose, tout excès nuit surtout lorsqu’il n’est soumis à aucune réglementation. Le shadow banking s’appuie sur les paradis fiscaux et ainsi, réussi à contourner avec facilité l’ensemble des contraintes auxquelles est soumise la finance traditionnelle, contraintes qui sont sensées permettre d’éviter d’autres dysfonctionnements des marchés financiers comme celui de 2008.

La banque de France évaluait à 25 000 milliards de dollars le montant des transactions de cette finance qui s’appuie sur les paradis fiscaux en 2002, le total passait à 75 000 milliards de dollars en 2013, à 95 000[14] milliards de dollars en 2016 soit la moitié du PIB mondial, et progresserait de 3000[15] milliards de dollars par années, soit 3 fois le montant du mécanisme de sécurité bancaire mis en place par l’Union européenne.

Tous ces chiffres aident à mesurer le risque que les paradis fiscaux font courir au monde de la finance et dans une certaine mesure à l’économie mondiale de par la nature et le volume des transactions qu’elle engendre, et ce en l’absence de toute réglementation.

Par Marco Takam, promotion 2017-2018 du M2 IESCI

REFERENCES

Archer, Jean-Yves. 2017. “«Shadow Banking» : La Menace Fantôme,” LesEchos.fr.

Banque Info. 2017. “Lexique,” Lexique bancaire et économique.

Express Business. 2017. “La Prochaine Crise Est Imminente. Mais D’où Viendra-T-Elle ?,” Express Business.

Fimarkets. 2017a. “Le Risque De Crédit,”

Fimarkets. 2017b. “Le Risque De Marché: Principaux Concepts,”

Frédéric Morelle. 2017. “Dico Du Commerce International,” Dico du commerce international.

Gamra, Saoussen Ben and Mickaël Clévenot. 2006. “Libéralisation Financiere Et Crises Bancaires Dans Les Pays Émergents.”

Lison Rehbinder. 2017. “Paradise Papers : Pourquoi Les Etats Doivent Reprendre La Main Face Aux Multinationales,” Faim Développement magazine.

Mataf.net. 2017. “Education,” Glossaire.

Ministère de l’action et des comptes publics. 2017. “Les Chiffres Clés Du Budget De L’état 2017,”

Oxfam France. 2017. “L’évasion Fiscale Génère Un Lourd Manque À Gagner Pour Les Services Publics Essentiels, Selon Oxfam,” Business & Human Rights, Resource Centre.

Sydo. “Qu’est-Ce Qu’une Crise De Change ?,” Dessine-moi l’éco.

Techno-Science.net. 2017. “Glossaire,” Definition.

[1] Express Business. 2017. “La Prochaine Crise Est Imminente. Mais D’où Viendra-T-Elle ?,” Express Business.

[2] Banque Info. 2017. “Lexique,” Lexique bancaire et économique.

[3] Techno-Science.net. 2017. “Glossaire,” Definition.

[4] Mataf.net. 2017. “Education,” Glossaire.

[5] Frédéric Morelle. 2017. “Dico Du Commerce International,” Dico du commerce international.

[6] Gamra, Saoussen Ben and Mickaël Clévenot. 2006. “Libéralisation Financiere Et Crises Bancaires Dans Les Pays Émergents.”

[7] Sydo. “Qu’est-Ce Qu’une Crise De Change ?,” Dessine-moi l’éco.

[8] Fimarkets. 2017b. “Le Risque De Marché: Principaux Concepts,”

[9] Fimarkets. 2017a. “Le Risque De Crédit,”

[10] Oxfam France. 2017. “L’évasion Fiscale Génère Un Lourd Manque À Gagner Pour Les Services Publics Essentiels, Selon Oxfam,” Business & Human Rights, Resource Centre.

[11] Ministère de l’action et des comptes publics. 2017. “Les Chiffres Clés Du Budget De L’état 2017,”

[12] Lison Rehbinder. 2017. “Paradise Papers : Pourquoi Les Etats Doivent Reprendre La Main Face Aux Multinationales,” Faim Développement magazine.

[13] Oxfam France. 2017. “L’évasion Fiscale Génère Un Lourd Manque À Gagner Pour Les Services Publics Essentiels, Selon Oxfam,” Business & Human Rights, Resource Centre.

[14] Archer, Jean-Yves. 2017. “«Shadow Banking» : La Menace Fantôme,” LesEchos.fr.

[15] Ibid.

Admin M2 IESC