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Quels enjeux internationaux pour l’économie de la défense ?

Qu’est-ce que l’économie de la défense ?

« La défense regroupe l’ensemble des activités et services participant à la sécurité et à l’intégrité du territoire du pays ainsi qu’à la sécurité de la population. De par ses aspects opérationnels, politiques, stratégiques et économiques, la défense est multidimensionnelle. » Cette définition est tirée de l’ouvrage « Economie de la défense » publié en 2014 en France, coécrit par les économistes Renaud Bellais, Martial Foucault et Jean-Michel Oudot. L’analyse économique des questions de défense s’est essentiellement développée au cours de la guerre froide, en particulier à partir des années 1970 lorsque des critiques se sont fait jour sur le coût social des dépenses de défense et de la production d’armement. La défense a donc été analysée en tant qu’objet d’étude avec des outils économiques, donnant ainsi lieu à « une économie de la défense ». C’est à partir des publications du Hand Book Of Defense Economics sous la direction de Keith Hartley et Todd Sandler ainsi que leur revue de la littérature, The Economics of Defense que se sont orientées les questions sur les nouveaux conflits liés au terrorisme, aux conflits de guerres civiles et de guerres armées. En effet,  l’âge d’or des dépenses militaires dans le monde remonte aux années 80 où celles-ci  atteignent des montants élevées et absorbent une grande part de la population active et des capacités industrielles avant de diminuer. Puis c’est à partir de 1990 à l’émergence de l’économie de la connaissance avec de nombreuses mutations que sont apparues une externalisation accrue de certaines activités de la défense vers le secteur privé et un commerce international d’armement de plus en plus sophistiqué qui alimente les exportations et importations entre puissances militaires. Les données sur les investissements de l’industrie de l’armement nous proviennent notamment du SIPRI, l’Institut International de la Paix de Stockholm. Le SIPRI est définie comme “un institut international indépendant spécialisé dans la recherche sur les conflits, les armes et leur contrôle, et le désarmement. Fondé en 1966, il fournit données, analyses et recommandations basées sur des sources ouvertes, aux décideurs politiques, chercheurs et médias ainsi qu’à tout public intéressé. “

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Selon le SIPRI, « les dépenses militaires mondiales s’élevaient à plus de 1,7 trillions de dollars (1700 milliards $) en dépenses annuelles pour 2011 (ou 1,63 trillion de dollars constants de 2010), et ont augmenté ces dernières années. Dans la section no 9 de son rapport annuel 2014 le SIPRI présente les dépenses militaires mondiales qu’il estime à 1776 milliards USD en 2014, soit 2,3% du produit intérieur brut mondial ou 245 USD par personne. Le total des dépenses était d’environ 0,4% inférieur en termes réels par rapport à 2013.

On peut donc se demander : quels sont les enjeux internationaux de l’économie de la défense ? Pourquoi ce secteur a de plus de plus incité les économistes à  mobiliser des outils pour connaître l’impact des investissements de l’industrie de l’armement sur l’économie internationale ? Il reste aussi à répondre aux besoins des nations de mobiliser des moyens militaires nécessaires pour se protéger face à la menace permanente de conflits internationaux et faire face à des préoccupations géopolitiques.

Fonction régalienne de l’Etat et régulation de l’industrie de défense

La particularité de l’industrie de défense est qu’elle est régulée par l’État. Cette industrie de souveraineté a connu plusieurs transformations depuis la guerre froide avec les stratégies des politiques qui font des pays industrialisés tels que les États-Unis, le Royaume-Uni, le France, l’Allemagne, l’Italie, la Russie, la Chine, l’Inde, le Brésil, les principaux pays exportateurs d’armement. Cette industrie atypique a donc fondé un marché atypique lié à l’État. L’État en position de monopsone fait face à un oligopole d’entreprises qui rend complexe la régulation de cette industrie. Depuis les années 1980, ces entreprises sont regroupées sous le concept de « Base industrielle et technologique de défense »(BITD) ou « complexe militaro-industriel » qui se définit comme l’existence d’une coopération de long terme entre l’Etat et l’industrie d’armement pour le développement, la production, l’achat et l’entretien, d’équipements de défense. Il y a en effet une relation de dépendance réciproque entre les entreprises qui dépendent des commandes de l’État et l’État qui a besoin de l’industrie pour « assurer un accès aux capacités industrielles et technologiques qui conditionnent la satisfaction à long terme des besoins des forces armées » d’après la DGA. La DGA, direction générale d’armement, est le pouvoir adjutateur en France qui fait la passation des commandes d’équipements sur les marchés. Elle est définit comme «  le maître d’ouvrage des programmes de l’armement, responsable de la conception, de l’acquisition, de l’évaluation des systèmes qui équipent les forces armées. » Au Royaume-Uni, c’est la Defense Equipment & Support, Aux Etats-Unis, le Pentagone. Les États se sont d’abords engagés à des mouvements de privatisation jusqu’aux années 80 avant que des transformations structurelles de l’industrie  viennent remettre en cause cette relation étroite avec des fusions acquisitions d’abord aux États-Unis puis en Europe puis à une externalisation de certaines activités de la défense au secteur privé.

Dépenses de défense et croissance économique

« Les dépenses de défense sont structurées en deux catégories : les premières regroupent les dépenses ordinaires, c’est-à-dire les coûts de personnel, les munitions, les moyens consacrés à doter le personnel des effets et du matériel adaptés à leur conditions d’engagement) et l’entretien programmé du personnel. Les secondes concernent les acquisitions d’équipement de missiles, d’armes nucléaires, d’avions,  d’artilleries et de navires, les constructions de bâtiments et d’infrastructures militaires, les transferts aux alliances (ex. L’OTAN) ainsi que les dépenses de recherche et de développement pour les systèmes d’armes. » (Bellais, Foucault, Oudot)

Les dépenses de défense n’ont cessé de croître depuis la guerre froide. Les mouvements de militarisation accompagnent en générale la croissance des pays, surtout dans les pays émergents d’après les données empiriques de la SIPRI. Mais une relation dépenses militaires-croissance fait toujours débat. 3 périodes ont été déterminantes dans cette approche, à partir de 1970 avec le pionnier Emile Benoit, à la fin de la guerre froide avec Rockoff et Gupta puis en 2001 après la forte augmentation des dépenses avec Stiglitz et Bilmes. Or depuis les travaux de l’économiste américain Émile Benoit, le lien entre croissance économique et dépenses militaires divise la communauté des économistes qui se sont tous appuyés sur des fondements théoriques. En premier lieu, pour certains, la théorie de la croissance selon un modèle keynésien de la demande effective s’applique avec un apport positif des commandes publiques de défense qui vont accroître l’emploi et donc le versement de salaires qui viendront soutenir la demande. Il existe aussi une relation positive entre les commandes publiques de la défense et la croissance nationale qui permet de faire bénéficier la société d’un capital humain plus compétitif ayant acquis des compétences de haute technologie en formation dans les armées. Le personnel des armées pourra ainsi mettre en pratique leurs compétences dans les compagnies privées mis en évidence par Gold notamment dans le secteur médical pour la radiographie. Cependant, il existe deux autres mécanismes de corrélation négative entre les dépenses de défense et la croissance publique : un premier mécanisme de nature budgétaire qui met en jeu un effet d’éviction où l’allocation de ressources publiques dans l’hypothèse où elles dépendent du niveau d’épargne et des  investissements des ménages réduisent les capacités de financement de l’activité civile. Il existe également un effet d’éviction entre ressources publiques où les dépenses militaires peuvent diminuer les dépenses sociales. Un deuxième mécanisme considère que la productivité de facteurs de production est plus faible dans le milieu public que dans le milieu privé, l’effet de productivité serait contraint par les détournements des facteurs de productivité du secteur privé et par des phénomènes économiques propres au secteur de la défense. Ors des analyses empiriques internationales avec des travaux statistiques et économétriques de Alpekin et Levine ayant testé la relation entre dépenses militaires et croissance économique donnent des conclusions ambiguës. En période de guerre, les dépenses vont contribuer à la sécurité des conditions de production et donc à la croissance  économique et en période de paix l’augmentation des dépenses publiques aura un effet d’éviction sur d’autres dépenses publiques (éducation, infrastructures, santé,…) qui aura un impact nul sur la croissance économique. On peut aussi remettre en cause la fiabilité des données et des techniques économétriques qui soulignent les limites de l’analyse de la relation entre dépenses de défense et de la croissance économique.

Externalisation des activités de défense et commerce de l’armement international

Certaines activités propres aux armées ont dû être externalisées au secteur privé à cause de la fin de la conscription. Les effectifs militaires n’ont cessé de diminuer depuis la fin de la guerre froide. C’est à partir de 1990, avec la fin de l’économie de la conscription qui applique le service militaire obligatoire, que les Etats dans le monde ont changé le format de leur armée en passant d’une armée de conscrits à une armée plus professionnelle. Les changements géopolitiques ont amené les nations à emprunter un ensemble de stratégies empruntés au secteur privé pour pallier aux contraintes de recrutements et de fidélisation de leurs personnels. Des entreprises privées sont appelées en renfort pour des opérations de formation, de mise en place d’équipement et d’entretien, ce qui pose le problème de la délégation de ces activités avec des contrats de partenariats avec le recours à des transferts de missions dans des conditions hostiles. Cependant, l’externalisation ne se limite pas à l’équipement et aux infrastructures, elle concerne aussi les services de sécurité et de défense qui font appel à du personnel hautement qualifié et à des équipements spécifiques.

A la production collective de sécurité s’ajoute un enjeu de maîtrise du commerce international des armes, qui peut avoir des effets déstabilisateurs sur la paix. On assiste également à un commerce de l’armement qui peut mettre en péril la sécurité internationale avec un accès à des équipements militaires qui peuvent amplifier les externalités négatives des conflits. La maîtrise du commerce des armes est un enjeu important pour la paix mondiale, car ces ventes contribuent à accroître les risques de guerre ou l’intensité des conflits. Mais de l’autre côté, l’accès aux armements permet de stabiliser des zones de conflits promulgués par les alliances tels que l’ONU (Organisation des Nations Unis). Les pays les plus riches contribuent fortement à mettre en œuvre les moyens militaires les plus efficaces pour parvenir à mettre un terme aux conflits et maintenir la paix. Ce commerce est stratégique pour tous les pays car aucun ne peut assurer toute la production locale des armements dont leur armée a besoin suite de l’accroissement des dépenses militaires dans le monde.

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Un petit nombre de pays concentrent 90 % de la production et des exportations. Les Etats-Unis, la Russie et des pays de l’Union européenne sont parmi les 10 premiers producteurs. Les importateurs quant à eux représentent moins de la moitié des livraisons. L’Inde est le premier pays importateur avec la Chine et la Corée du Sud respectivement en deuxième et troisième place. L’obsolescence du matériel depuis la fin de la guerre froide a accentué le besoin de renouvellements des parcs et donc des achats. Le cours élevé du pétrole a permis d’augmenter les importations d’armement, en effet le niveau d’importation est corrélé au niveau du cours de pétrole. Enfin, les pays des BRICs (Chine, Inde, Brésil,…) ont souhaité moderniser leur forces et sont devenus donc les premiers importateurs à l’instar de la Russie qui est un producteur important d’armement. Ces pays  développés ont donc souhaité importer les armements des pays exportateurs surtout les plus sophistiqués faute d’industries complètes. Ceci repose aussi sur le choix de rentabilité des industries de réaliser des systèmes d’armes en collaboration avec des pays tiers et de les exporter, ce qui va altérer l’indépendance stratégique de l’État. La division internationale de la production d’équipements peut s’expliquer en termes d’avantages comparatifs, notamment dans l’accès aux technologies les plus avancées et la disposition de normes aux seins des alliances. Les pays importateurs participent donc de plus en plus au commerce international d’armement pour compenser leur manque de savoir-faire dans la production des équipements. Ces mesures de compensations se manifestent avec des transferts de technologie pour construire leur propre base industrielle et technologique. Les puissances émergentes telles que les BRICs ont recours à ces échanges pour chercher à réduire leur indépendance vis-à-vis des pays développés exportateurs pour des questions d’autonomie stratégiques. Du côté de l’offre, ce commerce international permet de pérenniser à long terme les activités des industries lorsque les commandes de l’État ne sont plus suffisantes pour leur rentabilité. Les industries peuvent aussi bénéficier d’économies d’échelle grâce à un solde positif des échanges. Pour exemple, beaucoup d’équipements majeurs en Europe ont été développés au travers de coopérations : les hélicoptères Tigre et NH90, l’avion de transport A400M, les missiles Aster, Meteor et Scalp ainsi que le programme transatlantique comme le JSF /F-35.

Conclusion

L’application de la discipline économique au secteur de la défense est riche en enjeux stratégiques. L’économie de la défense est essentiellement positive, où les outils économiques sont mobilisés pour analyser les décisions des Etats et des entreprises. Mais les analyses sont souvent complexes à interpréter tant par l’application des fondements théoriques que par les données pour comprendre l’impact des dépenses sur le plan national, ce qui distingue spécifiquement la défense des autres secteurs. Des mutations ont été constatées et ont transformé les rapports économiques entre Etats et industries dans la passation des commandes. Les industries de la défense se sont au fil du temps concentrées dans la recherche et le développement dans l’internationalisation du commerce d’armement et mettent en œuvre des partenariats basés sur la coopération dans le monde. Cependant ces échanges ont aussi des enjeux géopolitiques autres qu’économiques avec les alliances conclues entre pays. Les  alliances militaires et les coopérations industrielles sont décisives sur le long terme pour faire face à des conflits non plus sur un plan national mais transnational face à des menaces qui s’exercent sur un ensemble de pays tels que les conflits, le terrorisme, la piraterie et la cybercriminalité.

Par Alice Martinet, étudiante M2 IESC promotion 2016-2017

Sources

« Economie de la défense » de Renaud Bellais, Martial Foucault, Jean-Michel Oudot, collection Repères

http://www.defense.gouv.fr/portail-defense/enjeux2/economie-de-defense

http://www.cairn.info/revue-innovations-2008-2-page-61.html

http://l1d.fr/plus-darmements-plus-de-guerres-lindustrie-de-la-mort-assure-et-poursuit-son-expansion/

http://www.opex360.com/tag/sipri/

http://www.defense.gouv.fr/dga

Admin M2 IESC

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